Le « Zéro phyto » en pommes de terre : une utopie qui ne tient pas la route !

Posté le 7 mars 2017 | comment Aucun commentaires.

Avant-dernière de la série des débats  « Zéro phyto » organisés par la FWA qui ont débuté à la mi-décembre pour se clôturer ce 31 janvier, cette conférence était consacrée aux productions de pommes de terre et s’est déroulée à Braine-le –Comte, en terres hennuyères où cette culture connait depuis longtemps un intérêt important. Il était donc nécessaire de faire le point sur ce projet de nos ministres wallons avec des représentants de la recherche, de l’encadrement et de l’industrie de transformation dans un secteur en plein développement et donc le succès de ces dernières années est incontestablement lié au professionnalisme extrêmement important de toute la filière.

Alain Masure

Michel Balcaen, membre de la Commission Productions végétales de la FWA et « patatier » dans la région d’Ath, a accueilli l’ensemble des orateurs et du public, en rappelant les énormes évolutions positives que les producteurs ont intégrées en la matière dans la conduite de leurs cultures depuis quelques années mais aussi, face à ces déclarations politiques jugées souvent excessives, les craintes des « campagnes » quant aux répercussions énormes que des décisions pourraient avoir en termes de revenus, l’agriculture étant d’abord et avant tout un métier et une activité économique.

Que veulent nos ministres ?

En tous cas, celui de l’Agriculture, René Collin, s’était fait représenté par Benoît Georges à cette occasion, lequel a pu rappeler les objectifs de la proposition ministérielle devant une assistance particulièrement attentive de plus de cent personnes. Reconnaissant d’emblée tout le chemin qui a déjà été parcouru par les agriculteurs (réduction des PPP grâce aux techniques culturales, agriculture de précision, contrôle des pulvérisateurs, systèmes d’avertissement et conseils par les centres pilotes, local phyto, aménagement des horaires de pulvérisation, récupération des emballages, lutte intégrée, phytolicence, démarches volontaires de certification VEGAPLAN),  Benoît Georges estime que ce projet de tendre vers l’absence de produits phytopharmaceutiques est dans une démarche qui existe depuis un certain temps déjà (juin 2014 et l’interdiction d’usage sur les zones liées au réseau de pluie) et qui devrait nous amener  en 2019 à plus de 50% du territoire wallon sans phyto.

Les consommateurs pour ?

D’après les études, les consommateurs se disent prêts à payer pour des produits alimentaires de qualité garantie, même si le « sondage du portefeuille » au supermarché ne confirme pas les mêmes intentions. Mais il faut quand même tenir compte de ces tendances et continuer à poursuivre le chemin déjà parcouru pour tendre vers une Wallonie avec une utilisation quasiment nulle de phyto. Ces dernières étapes qui seront les plus dures mais Benoît Georges affirme que la Wallonie veut travailler sans obligation et en concertation avec les différents secteurs, étant bien conscient qu’il faut une approche différenciée selon les cultures (plus facile à atteindre en prairie qu’en betteraves, pommes de terre ou horticulture). Cela s’inscrit aussi dans les thématiques de type « consommez wallon », avec des objectifs de valorisation des produits, de savoir-faire, d’exportation.

Les avantages du projet zéro phyto seraient multiples selon lui : la qualité des aliments (les consommateurs pouvant considérer qu’une production sans phyto est d’office de meilleure qualité), la diminution des risques « éventuels » pour la santé, la création d’une différenciation et d’une valeur ajoutée supplémentaire, la capacité à innover sans pour autant isoler la Wallonie qui deviendrait pionnière au niveau technique (des robots qui pulvériseraient uniquement les mauvaises herbes dans les 20-30 ans ? Non, nous ne sommes pas dans un nouvel épisode de Star Wars !), un cadre de vie plus favorable …

 Et le revenu des producteurs ?

Benoît Georges le rappelle une nouvelle fois, les agriculteurs doivent être des partenaires. La recherche est le 1er levier et peut travailler sur des aspects tels que les molécules alternatives, la lutte intégrée et des itinéraires de culture alternatifs. Dans un avenir proche, le Programme wallon de réduction des phytos (le PWDR) et la réforme de l’encadrement du secteur agricole et des centres pilotes prévue pour 2017 ainsi que le soutien à l’agriculture biologique et aux produits de qualité différenciée sont d’autres pistes qui leur sont proposées. Pour que le système réussisse, il faut que le consommateur soit d’accord avec l’idée. Un des leviers est d’utiliser la clause de durabilité dans les marchés publics (dans les écoles, communes, …) pour sensibiliser le consommateur. Tout cela doit être mis en place, avec des certifications. La démarche doit rester flexible et rester volontaire !

Quant à l’amélioration des revenus des agriculteurs (car moins de dépendance aux intrants), il reste un élément essentiel pour la réussite du programme. Il faut une rémunération juste pour l’agriculteur et établir un contrat de société entre consommateurs et agriculteurs. Le prix doit stimuler la prise de décision de ne pas traiter et pour que le consommateur suive, il faudra que le produit soit bien mis en évidence et bien identifié. Il faut donc travailler avec l’ensemble de la filière, jusqu’au distributeur.

Le CRA-W et les recherches pour une culture soucieuse de l’environnement.

 Le docteur Jean-Louis Rollot, du l’Unit » d’amélioration des espèces du  CRA-W à Libramont, rappela d’abord certains chiffres importants : l’évolution des surfaces et des rendements (de moins de 30 tonnes il y a 40 ans à 45-50tonnes par ha aujourd’hui) ; une baisse de la consommation en frais (130 à 25kg) mais une très forte augmentation de la transformation de pdt (de 140.000 tonnes en 1986 à 3,8 millions en 2014 – la Belgique est  devenue le premier exportateur au monde).

La production s’est adaptée à la demande des industriels, ce qui signifie une diminution drastique du nombre d’exploitations (11800 exploitations en 2015 pour 30.000 en 1986) et la professionnalisation des acteurs, les phytos ayant aidé à contrôler la production et sa qualité.

La pomme de terre est évidemment une culture difficile sur le plan des ravageurs et, parmi ceux-ci, le Mildiou dont le haut potentiel d’adaptation  le met dans des conditions très favorables en Belgique et nous impose de lutter dès son apparition dans les champs. Le mildiou évolue très vite et contourne les stratégies génétiques mises en place pour le combattre. Il est particulièrement difficile de trouver des variétés à bon rendement et aux caractéristiques adaptées à la transformation et qui correspondent  aux attentes des consommateurs et des industries, qui présentent en même temps une résistance suffisante au mildiou.

On a donc encore besoin de la recherche pour trouver des solutions face au mildiou et Jean-Louis Rolot insiste sur la nécessité de pouvoir utiliser des techniques innovantes, dans le cadre de la recherche de nouvelles variétés plus tolérantes, pour y parvenir dans des délais efficaces, telle la Cis-genèse, considérée à tort comme une technique « OGM » pure et dure, alors qu’il s’agit bien de transfert de gènes ciblés au sein d’une même et seule espèce. Avec cette technique, on gagne un temps appréciable car on peut gagner plus de 20 ans sur le processus de création des variétés par hybridation classique. De plus, il y a la possibilité d’empiler les gènes permettant la tolérance ;

Actuellement existe le système de réseau d’avertissement pour le mildiou ; il permet le suivi des populations dans le pays  et collecte les données météo. Le CRA-W fait partie d’un programme européen de surveillance des souches du mildiou et étudie la sensibilité des variétés, notamment  par des essais au champ de toute une série de variété sans traitement contre le mildiou. Les principales variétés utilisées en Belgique sont hélas très fragiles face au mildiou. Ces tests permettent par ailleurs  de déterminer quelles variétés pourraient être utilisées en production bio.

En plants, le problème du virus Y est important ce virus est responsable du déclassement de plus de 95 % des lots. L’intensité des vols de pucerons conditionne fortement le risque et oblige les producteurs à protéger de manière intensive leurs cultures au moyen d’insecticides et d’huiles minérales paraffiniques. Le CRA participe à la certification des lots de plants au niveau officiel. Un autre domaine de recherche concerne l’évaluation d’efficacité de produits de protection alternatifs (en laboratoire et au champ).

Le CRA-W mène aussi des recherches sur la conservation des plants : l’objectif est bien de pouvoir conserver les plants à une température moins élevée sans utilisation d’antigerminatif (puisque interdit pour les plants).

 

La clinique des plantes de l’UCL : des stratégies innovantes pour contrôler les maladies !

Anne Legrève, professeur à la Faculté des Bioingénieurs de UCL, est co-responsable du laboratoire de Pathologie végétale. Elle y mène des activités d’enseignement et une partie « services » : la clinique des plantes participe à l’analyse de pathologies, aux avertissements et à la vulgarisation, tandis que le comité phyto s’occupe davantage de la  phytolicence et du programme de réduction des phytos – le PWRP).

Au niveau du laboratoire microbiologie, on développe des recherches en appui à la protection intégrée des cultures et au « zéro phyto ». Il s’agit de stratégies innovantes pour le contrôle des maladies des plantes sur plusieurs plans : l’amélioration variétale, la lutte biologique, la stimulation des défenses naturelles des plantes (les éliciteurs) et le développement d’outils d’aide à la décision.

En ce qui concerne la protection intégrée, il s’agit d’une approche systémique, où l’on recherche notamment les facteurs qui limitent la propagation de la maladie. On peut agir de différentes manières : via les pratiques culturales (connues par les agriculteurs), par le développement d’outils d’aide à la décision pour mieux prévenir l’arrivée des pathogènes, par le monitoring des maladies pour mieux les connaître. Le contrôle biologique consiste à utiliser de manière raisonnée des organismes vivants qui vont limiter, voire supprimer, les activités des populations de pathogènes. Mais il reste une place pour le contrôle chimique.

Le laboratoire travaille à différents niveaux et sur différentes stratégies, tels que les capteurs de spores dans les champs. Par analyse moléculaire, on peut évaluer ainsi tout ce qui « vole » au-dessus du champ. Puis on évalue quels facteurs prédisent à la forte présence des inoculum au-dessus des champs. Actuellement développés au niveau du blé, il serait intéressant de développer certains modèles au niveau du mildiou.

Les recherches portent sur les différents types d’antagonismes, direct (un champignon qui empêche un autre champignon de se développer) ou indirect (microorganismes qui stimulent l’expression du système immunitaire de la plante).

Anne Legrève commente le projet « WACOBI »,  où l’on examine les propriétés intéressantes de certaines bactéries pour limiter le développement des pathogènes. Après des tests permettant de mieux connaitre le fonctionnement des processus de plus de 2500 souches différentes, les tests en champ ont débuté. Les résultats actuels ne permettent en tous cas pas de combattre efficacement le mildiou et il faudra encore du temps avant que ce type de mécanisme puisse être utilisé. La patience s’impose donc !

A côté de la problématique « mildiou », celles de gale commune, de l’alternariose et des champignons (projet PROBIOM) qui pourraient être utiles en lutte biologique sont également examinées. Pour le moment, les tests se limitent au maïs mais les champignons isolés pourraient avoir un spectre plus large et pourraient donc être utilisé sur d’autres cultures.

Le projet Elibio concerne l’étude des capacités élicitrices et protectrices de l’éliciteur. C’est quoi l’éliciteur ? il s’agit d’une molécule qui va stimuler une réaction dans la plante pour que celle-ci se mette à combattre elle-même le ravageur. Dans une attaque, on distincte l’expression des gènes du pathogène et l’expression des gènes de la plante pour contrer l’infection. Comment la plante fait-elle pour réagir ?

Le professeur Legrève conclura donc que la recherche doit venir en appui à la protection intégrée des cultures et, à plus long terme, à la réduction maximale d’utilisation de produits phytos sinon au zéro phyto proprement dit.

Un service d’avertissements performant

Adrien Degavre, ingénieur au CARAH, présente le service d’avertissement financé par la Wallonie et les agriculteurs eux-mêmes (par les abonnements). Trois partenaires collaborent à ce niveau : le CARAH, pour la rédaction des avertissements et les essais en champ, le CRA-W pour la recherche et les essais au champ également et Pameseb (fusionné avec CRA) pour les données météo.

C’est un service complet qui ne couvre pas uniquement la lutte anti-mildiou. Les services d’avertissements permettent de réduire l’utilisation des phytos qui permet de « gagner » de 1 à 4 traitements. La culture de la pomme de terre est gourmande en phyto, notamment UGG Stiefeletten günstig en désherbage (en pré-émergence : besoin d’une longue rémanence) mais aussi en insecticides contre les pucerons. En fin de cycle, le défanage demande aussi une utilisation de phyto.

Dans la lutte contre le mildiou,  les avis avec des observations de terrain, conseil des types de produits à utiliser et une date de traitement, en fonction de la classe de variété que l’agriculteur utilise, sont des éléments importants. En 2016, il y a eu au minimum 20 traitements et, au niveau des foyers eux-mêmes, il a fallu traiter encore plus. Dans le cas de cette maladie, seuls les traitements préventifs sont vraiment efficaces.

Par conséquent, Adrien Degavre se demande comment encore diminuer l’utilisation de phyto. Et il cite alors un ensemble de mesures qui peuvent y contribuer : l’importance de la rotation, le travail du sol (non labour, faux semis, buttage différé), le maintien de la matière organique (meilleure efficacité des phytos), la fertilisation, la lutte contre les insectes avec les avertissements pucerons (comptage des pucerons et des auxiliaires), les traitements contre les doryphores, la préservation des auxiliaires, …

Au niveau du défanage, on peut pratiquer le broyage mécanique (qui n’est pas efficace sur les adventices présentes dans le champ) ou le  défanage thermique qui va constituer des dépenses énergétiques conséquentes. En ce qui concerne la conservation des pommes de terre, se pose la problématique des résidus sur les tubercules (certaines molécules sont fort rémanentes et on s’expose donc au risque d’interdiction). Il existe des alternatives mais elles ne sont pas toutes applicable à tous les modes de commercialisation, comme par exemple l’huile de menthe qui donne une odeur et reste dans le produit final.

Aujourd’hui, conclut Adrien Degavre, se passer des phytos n’est pas possible car cela se traduirait par des coûts supplémentaires avec en outre un rendement moindre. Trop peu d’alternatives efficaces et rentables existent. Le Cuivre qui est utilisé en bio est un métal lourd et présente des risques pour l’environnement ; cela montre la complexité des solutions alternatives.

Lutosa et les transformateurs très perplexes !

Hugo Morelle de la société LUTOSA rappelle les exigences du transformateur : produire des frites et des spécialités de qualité qui tiennent compte du souhait des clients et des possibilités agronomiques pour les agriculteurs. L’importance de la sécurité de l’approvisionnement de l’usine est un élément essentiel au niveau de la filière ; il faut donc des quantités suffisantes pour le transformateur, d’un bon niveau de qualité, sans OGM dans l’état actuel des règlementations, assurant un revenu correct aux agriculteurs mais en visant une diminution des intrants dans le futur. Les critères de qualité que l’industrie exige ont évidemment un impact au point de vue agronomique : iI faut des plants sains, une lutte efficace contre les mauvaises herbes (le désherbage mécanique est possible à petite échelle mais n’est pas applicable en grandes cultures). Hugo Morelle rappelle les principaux points du cahier des charges de Lutosa : des pommes de terre indemnes de maladie : pour le mildiou, les traitements sont évidemment nécessaires, comme les orateurs précédenst l’ont tous clairement souligné. Sinon, il faudra se tourner vers les OGM (la « Bintje PLUS » obtenue par cis-genèse, la recherche de nouvelles variétés). Pour les nématodes, le problème est plus important en Flandre. Pour les insectes,  le problème se pose surtout pour les cultures de plants mais pas forcément pour les cultures de tubercule. La présence de taupins et de limaces redevient un souci pour les industries car on a plus de produits qui nettoie complètement le sol. Contre l’alternaria, plusieurs traitements sont nécessaires à partir de la floraison, sur base d’avertissements. Pour le poste « conservation », un anti-germinatif, tel l’hydrazyde maléïque, est utilisé durant la culture, le CIPC pendant le stockage. Les alternatives ne sont pas toutes acceptées par l’industrie (test actuellement de l’éthylène qui influence la couleur lors de la friture et de l’huile de menthe qui peut apporter un goût au produit fini). Ces alternatives sont beaucoup plus chères et ne sont pas réalistes pour l’industrie aujourd’hui.

En conclusion, Hugo Morelle demande encore du temps et des résultats de recherche probants pour s’engager plus avant dans le scénario « zéro phyto ».

Le rôle de la FWA !

Il revenait une nouvelle fois au président de la FWA, Joseph Ponthier, à rappeler le travail de réflexion et de discussion que notre organisation a voulu mener dans ce dossier de manière totalement responsable et démocratique. Le projet « zéro phyto » mérite d’être décortiqué sous tous ses aspects : technique, environnemental et économique. Il mérite aussi un débat clair et accessible à tous les acteurs concernés, puisque en plus des agriculteurs et des spécialistes de divers niveaux qui ont eu l’occasion de s’exprimer au cours des différentes conférences, les élus politiques communaux et régionaux y ont également été conviés. La FWA veut en tout cas que la décision finale sur ce projet tienne compte de façon objective de tous les avis et expertises divers, tant à décharge qu’à charge.

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