Projet «zéro phyto»: les betteraviers s’interrogent

Posté le 20 janvier 2017 | comment Aucun commentaires.

Le 19 décembre dernier, la seconde réunion de la tournée «Zéro phyto» s’est tenue à Longchamp (Eghezée) en présence d’un très grand nombre d’agriculteurs, démontrant ainsi que le sujet les préoccupe.

Anne Pétré

 

Manuel Tilmant, Président de la section locale, a accueilli les orateurs en leur offrant non sans humour, une tarte au sucre, leur conseillant de profiter de sa saveur, car la perspective d’une production betteravière sans phytos peut faire craindre qu’on ne puisse plus la déguster longtemps. Il a rappelé la volonté de la FWA de rassembler autour de ce projet «Zéro phyto» les hommes de terrain (agriculteurs), les hommes de sciences et les représentants de l’industrie de transformation, afin d’avoir une vision globale du projet proposé par nos ministres régionaux. Il a également interpelé les représentants politiques présents en leur affirmant que si le «Zéro phyto» était réellement mis en place, les agriculteurs devraient leur demander de venir donner un coup de main «à la rasette» dans les terres betteravières wallonnes.

Le «zéro phyto» en quelques mots

José Renard, qui représentait le ministre René Collin, a ensuite expliqué aux agriculteurs rassemblés, les objectifs du projet annoncé par nos ministres wallons.

Il a souhaité d’emblée rappeler que l’objectif n’est pas forcément d’atteindre un «zéro phyto» pur et dur, mais bien de tendre progressivement vers cet objectif. Il a souligné que la démarche de réduction de l’usage des phytos est en cours depuis plusieurs années déjà et en a rappelé les principales étapes:

2014: interdiction d’usage sur les zones imperméables liées à un réseau de collecte (càd les trottoirs, etc.)
2017: interdiction de l’usage du glyphosate dans les espaces publics
Juin 2018: mesures de protection des groupes «vulnérables»: enfants, malades, femmes enceintes….qui concerne les abords d’écoles, d’hôpitaux, etc.
2019: interdiction de tous les phytos dans les espaces publics.

José Renard a aussi voulu souligner que le Ministre est conscient que si le consommateur affirme lorsqu’il est interrogé, qu’il est prêt à dépenser plus pour avoir un produit de qualité supérieure, on constate que lorsqu’il fait ses courses, c’est plus souvent son portefeuille qui dirige ses achats.
Tendre vers le «zéro phyto» comme le projet l’envisage sera plus long en betterave, souligne encore le représentant de René Collin, car on manque d’alternatives dans ce secteur.
Il faut néanmoins relever les nombreux avantages qu’aurait un tel projet selon le ministre: la qualité des aliments, la diminution des risques pour la santé, l’amélioration des revenus, notamment via une réduction de la dépendance des producteurs vis-à-vis des intrants, le fait de positionner notre région comme pionnière.
Il n’est pas question d’imposer ce projet sans accompagner les agriculteurs, affirme aussi José Renard. La recherche doit être renforcée et son plan triennal qui devait être adopté fin décembre est axé notamment sur ce projet et la recherche d’alternatives. L’encadrement doit, lui aussi, être consolidé.
José Renard a aussi souhaité rappeler qu’il ne faut pas confondre «zéro phyto» et 100% bio. Le plan stratégique pour l’agriculture bio a atteint ses objectifs plus rapidement que prévu, et on souhaite donc simplement réadapter les objectifs aux besoins du marché, qui ne sont pas couverts par notre production actuelle.

Il faut également miser sur le consommateur pour soutenir ce projet, nous devons parvenir à l’embarquer dans cette démarche. On peut, dans un premier temps, miser sur les achats pour les collectivités en les dirigeant vers des achats locaux et durables. Il est clair aussi que s l’on veut valoriser un mode de production ou un cahier des charges, on doit faire un maximum pour qu’il soit bien identifiable par le consommateur. Nous devons donc travailler à cet aspect des choses et concevoir un étiquetage qui soit clairement reconnaissable.
Pour conclure, José Renard rappelle aussi qu’il faudra garder une certaine souplesse dans ce projet «zéro phyto», car lorsqu’on rencontre des conditions climatiques extrêmes, comme cette année notamment, on peut difficilement totalement se passer de traitements, sous peine d’avoir peu ou pas de production du tout! Le projet implique que l’agriculteur perçoive en contrepartie de ses efforts une rémunération juste pour ses productions.
L’idée est de tendre progressivement vers un objectif raisonnable à l’horizon 2030-2035, en organisant entretemps une concertation et en travaillant sur les filières.

IRBAB: zéro phyto en 2030? Pas réaliste!

Jean-Pierre Vandergeten, directeur de l’IRBAB, a ensuite voulu montrer l’évolution des méthodes et des résultats des traitements appliqués aux cultures betteravières depuis près d’un siècle. On remarque que dès les années 30, le cultivateur était très préoccupé par la lutte contre les ravageurs. Des catastrophes se sont produites certaines années en betterave, divers ravageurs détruisant une part de la production locale (mouche de la betterave en 31, jaunisse virale en 36…). Les traitements appliqués à l’époque étaient par exemple, la pulvérisation de la culture avec de l’eau savonneuse additionnée de nicotine, ou bien de l’arsenic… Ce n’était vraiment pas des traitements phytosanitaires sans risques! Par ailleurs, avant la sélection génétique, on devait aussi mettre une main d’œuvre importante en branle pour «démarier» les plants et désherber les cultures. Les années 50 ont vu se développer les traitements phytos, qui ont évolué peu à peu jusqu’à l’adoption en 1987 du système FAR qui a été largement utilisé par les cultivateurs et a rapidement permis de réduire les quantités de phytos utilisées. Cette méthode, qui propose le mélange de plusieurs molécules à petites doses, doit toutefois être réalisée avec des quantités d’eau suffisantes pour être efficace, rappelle le directeur de l’IRBAB.

Depuis, la recherche de méthodes ou d’alternatives pour réduire les doses appliquées n’a jamais cessé. L’enrobage des graines par un insecticide est une évolution très positive et très importante! On constate ainsi que l’enrobage préserve vraiment uniquement la graine et la plante, les études montrent qu’il ne nuit en rien à la quantité d’insectes présents à l’hectare sur la terre. Il faut rappeler que les néonicotinoïdes, si décriés par certains, ne sont pas seulement utilisés en betterave, loin s’en faut: seules 7% des quantités vendues sont utilisées en betterave, et 1% en chicorée! Il faut aussi rappeler que l’accusation répandue de l’influence de notre culture betteravière sur la disparition des populations d’abeilles est a priori peu crédible: la betterave ne produit pas de pollen et il n’y a donc aucune raison pour que les abeilles viennent y butiner!

Pour l’IRBAB, il est assez inimaginable de se passer des néonicotinoïdes pour lutter notamment contre les pucerons, d’autant que les alternatives telles que les pyrétrinoïdes, posent davantage de problèmes en termes de préservations des espèces que l’on veut protéger.

La recherche d’améliorations qui, au-delà du système FAR, permettront encore de réduire les traitements appliqués se poursuit. L’IRBAB par exemple développe des applications de reconnaissance des adventices. La résistance de la betterave à de nombreuses maladies, grâce à la recherche de variétés très robustes, permet évidemment aussi de limiter les apports d’intrants. Les évolutions en matière de méthodes d’applications des traitements ont aussi un effet bénéfique: ainsi, pour les maladies foliaires on applique en fonction d’un seuil de dissémination de la maladie.

La combinaison de ces évolutions fait qu’au fil des années, on a vu augmenter les rendements tandis que la quantité d’intrants diminuait de façon constante.

La majorité des substances actives autorisées en betteraves ont été interdites depuis 2009 (74% des autorisations retirées!), et on risque encore de voir d’autres molécules disparaître, avec le danger qu’apparaissent des résistances. En matière de désherbage, la méthode mécanique est une alternative, mais appliquée seule, sans la méthode FAR en combinaison, elle provoque de sérieuses baisses de rendement.

Dans le futur, on pourrait voir se développer des méthodes de détection des spores pour pouvoir travailler de façon très pointue, avec des avertissement extrêmement précoces, mais ces méthodes ne sont pas encore au point. Atteindre le zéro phyto en 2030 est un objectif irréaliste, et il faudra encore investir de très gros montants dans la recherche avant que des méthodes alternatives crédibles ne puissent être appliquées sur le terrain.

En conclusion, JP. Vandergeten rappelle que le secteur a déjà réalisé des efforts très considérables en matière de réduction d’intrants, tout en réussissant à augmenter ses rendements. Le secteur n’est pas opposé à ce qu’on diminue encore les apports de phytos, à condition toutefois qu’on lui propose des alternatives efficaces et rentables pour maintenir la rentabilité de la production betteravière.

Cliquez ici pour voir la présentation powerpoint de JP. VAndergeeten

 Industrie: pas de marché pour le zéro phyto

Guy Paternoster, directeur de la Raffinerie Tirlemontoise, est venu quant à lui expliquer que le groupe SüdZucker a rejoint le système SAI (sustainable agriculture initiative, soit initiative pour une agriculture durable). Les objectifs poursuivis par ce système englobent bien évidemment le pilier environnemental de la notion de durabilité, mais pas seulement, puisqu’elle vise aussi ses piliers social et économique. Chez nous, rappelle G. Paternoster, 70% des exploitations fonctionnent déjà en standard Vegaplan, qui est reconnu par SAI comme certification équivalente à leur standard.

Concrètement, que mettons-nous en place pour renforcer notre durabilité? Plusieurs axes sont concernés: la réduction des impacts du transport et de la logistique, le choix variétal, le travail sur les modes de désherbage…. Tout ceci s’effectue sans pour autant causer de dommages en termes de rendement, ce qui est un beau défi.

Au sein de Südzucker, un projet nommé «mont blanc» a été mis en place, afin de renforcer cette diminution des quantités d’intrants tout en améliorant encore les rendements. On fait également des efforts en matière de réduction de la tare-terre, la bâche Toptex a dans ce domaine, montré toute son efficacité. Südzucker organise aussi des essais et démonstrations de désherbage afin de rechercher des solutions qui préservent le futur de la culture betteravière. Une petite partie de la production est déjà bio, mais c’est vraiment très minoritaire car cela implique des coûts de production très élevés qui rendent le produit final vraiment nettement plus cher. La demande est aussi très réduite.

En ce qui concerne le projet «Zéro phyto», Guy Paternoster admet que lorsque l’information est parvenue au sein des structures de Südzucker, il a provoqué une réaction plutôt négative, faisant craindre pour l’avenir des infrastructures sucrières en Wallonie. Dans l’état actuel des choses, G. Paternoster ne voit pas comment rentabiliser et valoriser une production élargie de betteraves zéro phyto, qui ne répondent à aucune demande sur le marché actuel.

Pour autant, l’entreprise est loin d’être défavorable à une démarche de renforcement de la durabilité du secteur, comme elle le montre par son implication dans le schéma SAI et le projet «Mont blanc», et elle a bien l’intention de continuer à s’investir dans ce sens.

A l’issue des présentations des divers orateurs, une séance d’échange avec la salle, animée par Bernard Decock (conseiller au service d’études) a montré que les producteurs de betteraves sont plus qu’inquiets et dubitatifs face à la mise en œuvre du projet «zéro phyto» dans leur secteur, d’autant qu’il apparaît que les opérateurs économiques de la filière ne semblent pas y voir d’opportunités!

Cliquez ici pour voir la présentation powerpoint de G.Paternoster

La Wallonie n’est pas une île…

Dans ses conclusions, le Président de la FWA, Joseph Ponthier, a rappelé la volonté de notre mouvement de remettre l’agriculteur, principal concerné par ce projet, au centre du débat.

Il a souligné qu’en betterave, comme dans d’autres spéculations, les efforts et investissements déjà réalisés sont remarquables, mais qu’il reste à les amortir, ce qui n’est pas gagné d’avance! La Wallonie n’est pas une île, a-t-il aussi souligné, et il est important que nous mettions tout en œuvre pour être concurrentiels dans le contexte économique mondialisé qui est le nôtre aujourd’hui. Enfin, il a conclu en invitant l’assistance à s’intéresser aussi aux réunions suivantes portant sur les autres secteurs de notre agriculture, ainsi que sur les aspects santé et environnement de cet épineux dossier «zéro phyto».

 

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