Zéro phyto: le concept passe mal

Posté le 20 janvier 2017 | comment Aucun commentaires.

Orientée vers la production céréalière, la première des réunions organisée par la FWA autour du thème «Wallonie zéro phyto» a réuni de nombreux participants. Les différents intervenants ont-ils pu les rassurer sur les perspectives offertes par cette démarche singulière? La réponse est clairement non.

 Bernard Kersten

A de nombreuses reprises dans ces colonnes nous avons déjà évoqué la volonté exprimée dans un premier temps par le Ministre de l’environnement Carlo Di Antonio, puis reprise ensuite, moyennant quelques nuances par son collègue à l’Agriculture René Collin d’engager la Wallonie dans une démarche «Zéro phyto».

Il s’agit là de déclarations extrêmement importantes dont on est en droit de se demander si leurs auteurs ont bien mesuré toutes les conséquences qu’une telle politique pourrait avoir sur la production agricole wallonne et surtout pour les femmes et les hommes qui en vivent.

Avant de se positionner sur ce délicat problème, la FWA entend mener une réflexion en profondeur. Celle-ci sera notamment alimentée par une série de réunions qui se tiendront cet hiver aux quatre coins de la Wallonie et qui auront pour thème général «Wallonie zéro phyto, un projet qui tient la route?». La première de ces réunions, consacrée plus spécifiquement aux céréales, s’est tenue la semaine dernière à Les Waleffes. L’assistance nombreuse indique à quel point le sujet vous préoccupe.

Les participants s’en seront-ils retournés rassurés, convaincus qu’effectivement il s’agit là d’un projet qui tient parfaitement la route? A l’issue de cette première réunion, la réponse est clairement: non. La réflexion et les débats avec le monde politique et la société civile doivent cependant se poursuivre. Les agriculteurs sont conscients que les produits de protection des plantes ne sont pas inoffensifs (ils sont d’ailleurs aux premières loges) et, s’il est économiquement tenable d’apporter à nos concitoyens une alimentation répondant à leurs exigences quantitatives et qualitatives, le secteur agricole ne s’opposera évidemment pas à une suppression de l’utilisation des produits de synthèse. Le tout est évidemment de savoir si dans les conditions actuelles ou même à moyen terme, ce n’est pas là pure utopie.

Difficile de convaincre

 Après l’introduction d’Henri Lhoest et la présentation d’un film situant le contexte, c’est à José Renard, Chef de Cabinet du Ministre René Collin, qu’il revenait de présenter le projet et surtout de tenter de le justifier. Nous avons bien écrit ‘tenter’ car, à en juger par l’applaudimètre à l’issue de son intervention ainsi que par les questions au cours du débat, il n’a certainement pas pu s’en retourner chez son Ministre en lui déclarant «Mission accomplie».

José Renard a bien entendu évoqué les efforts consentis par le monde agricole ces derniers temps, efforts dont le secteur a par ailleurs la nette impression qu’il n’a pas été du tout tenu compte. Mais il a aussi soulevé la problématique de la pollution des eaux souterraines par les produits phytos. Il a également mentionné le fait que, selon certaines études, le consommateur wallon serait disposé à payer davantage pour une alimentation de qualité et cité l’exemple des producteurs de lait bio qui, grâce à une meilleure valorisation de leur production, parviennent à tirer leur épingle du jeu. Il a surtout insisté sur la nécessité de valoriser cette plus-value, en particulier auprès du consommateur qu’il va falloir «embarquer» dans cette démarche. Il n’a pas passé sous silence les différences malheureusement souvent constatées entre la déclaration du citoyen lors d’une étude et son comportement d’achat, où le comparateur de prix reste le premier moteur de choix.

José Renard, qui a stipulé que par ‘zéro phyto’ il fallait entendre ‘plus de produits de synthèse’, a précisé que pour le Ministre Collin, il s’agissait d’un «objectif à long terme» et qu’il entendait «tracer avec le secteur le chemin pour y arriver».

Des perspectives… mais

En céréales, peut-on aisément se passer des produits de synthèse? Bernard Bodson de la Faculté de Gembloux a abordé cette question sous trois aspects: le désherbage, la lutte contre les insectes et la lutte contre les maladies. Pour ces trois situations, il existe déjà des solutions permettant d’en réduire l’usage, notamment via des itinéraires culturaux adaptés. Mais cela suppose évidement de faire des choix. La lutte mécanique contre les adventices en est une parfaite illustration: travailler le sol durant l’interculture constitue un excellent moyen de lutte mais comment alors concilier travail de sol et couverture du sol?

Et entre réduire l’utilisation des produits de protection des plantes et les supprimer totalement, il y a une sacrée marge! Monsieur Bodson se montre cependant raisonnablement optimiste. Il existe en effet des perspectives intéressantes car de nouvelles solutions pourraient voir le jour à plus ou moins long terme. La mise au point de ces solutions requiert toutefois d’importants investissements en terme de recherche à une époque où les pouvoirs publiques n’ont manifestement plus la volonté et/ou les moyens de soutenir la recherche.

De nouveaux produits apparaissent déjà sur le marché. Si certains présentent une action intéressante dans des conditions précises d’utilisation, d’autres par contre se révèlent totalement inefficaces.

On retiendra de l’exposé de Bernard Bodson que, certes il existe des perspectives, mais sans moyens investis dans la recherche, celles-ci ne pourront être concrétisées à court terme.

Cliquez ici pour lire la présentation powerpoint de B.Bodson Partie 1- Partie 2

Circuit court ou court-circuit?

Responsable céréales à la Scam, Jean Wart a tenu à rappeler la réalité du marché des céréales en Belgique qui se partage entre 4 acheteurs: l’alimentation animale, l’amidonnerie, le bio-carburant et la meunerie. Ces acheteurs seraient-ils disposés à payer davantage une céréale produite sans produits de phytosanitaires? Poser la question, c’est y répondre! Quant aux circuits courts, susceptibles de valoriser l’effort des céréaliers wallons, Jean Wart n’y croit tout simplement pas. Dans le meilleur des cas, ceux-ci ne pourraient en effet qu’assurer l’écoulement d’une partie marginale de la production, sans influence sur la production globale.

Par contre Jean Wart insiste sur un autre aspect: les acheteurs évoqués plus haut ont tous des exigences très strictes sur le plan qualitatif. C’est ainsi que cette année notamment la problématique des mycotoxines cause d’énormes soucis au négoce. Pour lui, le risque est donc réel que des céréales qui, parce qu’elles n’auraient pas reçu la protection adéquate, ne répondraient pas aux exigences des acheteurs, soient alors tout simplement invendables!

Cliquez ici pour voir la présentation powerpoint de J.Wart

Zéro phyto ou bio

Ces trois interventions ont été suivies d’un débat au cours duquel Bernard Decock a dû faire preuve de doigté pour maintenir une certaine sérénité. C’est que manifestement les participants n’avaient pas obtenu toutes les réponses à leur questions ni tous les apaisements à leurs appréhensions.

Parmi les nombreux aspects abordés au cours du débat, on retiendra entre autres la question des autres produits dangereux, notamment ceux à usage ménager. Le secteur agricole a en effet la nette impression que, sans doute guidés par des considérations électoralistes, nos élus se montrent beaucoup plus prompts à légiférer lorsqu’il s’agit des produits de protection des plantes utilisés par des professionnels avertis que pour limiter l’usage des produits stockés ‘sous l’évier de cuisine’.

Autre point abordé à plusieurs reprises: la distinction entre le zéro phyto et la production bio. La cohabitation des deux systèmes de production ne va-t-elle pas être source de confusion chez le consommateur? Celui-ci sera-t-il toujours disposé à payer davantage pour le produit bio dès lors qu’on lui garantit que le produit standard est «zéro phyto». En d’autres termes, la démarche «zéro phyto» ne risque-t-elle pas de tuer la production bio wallonne en plein essor?

On a également ressenti au travers des questions un scepticisme certain quant aux possibilités effectives de valoriser la démarche zéro phyto au travers du prix de vente de nos produits, a fortiori pour les produits transformés.

Prise de conscience

On l’aura compris: cette première réunion de réflexion consacrée à la problématique zéro phyto n’a pas permis de pleinement rassurer les participants. Mais rappelons que ce n’était pas là son premier objectif. Ces réunions ont avant tout pour rôle de permettre à la FWA de préciser sa position, de voir si, oui ou non, ce projet tient la route. Et si oui, dans quelles conditions.

C’était aussi l’occasion de faire connaître ou rappeler aux hommes et femmes politiques présents l’évolution considérable déjà accomplie par le secteur en termes de diminution d’intrants, mais aussi des limites techniques et économiques d’un projet qui se passerait totalement de ceux-ci. On peut espérer que le message est bien passé et qu’en termes d’image et de communication, les représentants du Ministre ainsi que les parlementaires présents auront pu se rendre compte du gouffre, que dis-je, de l’abîme, qui sépare certaines prises de position du monde politique du ressenti des acteurs de terrain.

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