Au risque d’enfoncer une porte ouverte, il faut se rappeler que le green deal ne concerne pas que le secteur agricole. Ces derniers temps, en écoutant nos médias, et notamment à la faveur de la COP 26, on pourrait l’oublier. Que de place pour notre agriculture, pour ses émissions de méthane dans nos médias ces jours derniers ! Du point de vue belge, avec une part de 12% de nos GES nationaux seulement produits par l’agriculture (8% hors utilisation d’énergie), ce focus constant sur notre secteur a un goût amer. Notre secteur est déjà largement engagé sur un chemin vertueux, et notre présence aujourd’hui démontre que nous sommes bien décidés à le poursuivre.

 Il est certain qu’à l’heure où acteurs et observateurs proches du secteur agricole réfléchissaient à la façon dont le secteur pouvait empoigner le green deal, les autres secteurs de l’économie, font eux aussi cet exercice.

En matière de climat, l’agriculture agit déjà intensivement selon deux axes.

D’une part, au travers de l’évolution constante de ses pratiques, notre secteur s’adapte au défi climatique. De nombreuses techniques nouvelles, comme celles de l’agriculture de précision, par exemple, amènent des effets positifs, comme la réduction des intrants, de la consommation énergétique… En matière d’élevage, notre modèle d’économie circulaire et de liaison au sol, couplé à une attention renforcée à l’alimentation des animaux et à l’autonomie alimentaire, se révèle plutôt efficace.

D’autre part, notre secteur s’engage aussi dans le développement de solutions globales visant la réduction des émissions globales de GES. Citons la production d’énergies renouvelables, de matières premières renouvelables, la séquestration de carbone, l’utilisation des coproduits des filières alimentaires ou de productions non directement consommables par l’homme, comme l’herbe… Par ces actions, l’agriculture s’implique résolument pour faire face au défi climatique, et pour lutter contre le gaspillage.

Cela ne signifie pas que notre combat est terminé, il nous faut évidemment encore chercher d’autres pistes adéquates pour nous engager davantage au côté d’autres acteurs économiques. Nous devons le faire ensemble, en emportant dans cette dynamique un maximum d’agriculteurs européens.

A ce sujet, si l’on doit se réjouir d’un modèle qui permet d’adapter les mesures à nos réalités respectives, nous regrettons néanmoins que la PAC ait perdu de son caractère « commun ». Le piège de cette subsidiarité est en effet d’arriver, in fine, à des plans stratégiques qui créeraient des distorsions entre les filières, entre nos états. Nous sommes sur un marché interconnecté, et le risque de distorsion de concurrence est bien présent : il nous faut à tout prix l’éviter !

Par ailleurs, nous devons aussi résister à la tentation d’une surenchère environnementale. Chaque état membre a ses spécificités et ses enjeux propres, en liaison avec son territoire. Les mesures proposées doivent être en corrélation directe avec ces enjeux sans créer de concurrence déloyale sur les marchés, et leur niveau d’exigence doit être proportionné aux réalités de chaque état membre. Il faut être attentif à ne pas généraliser des mesures adoptées dans un état membre, sans tenir compte des constats de départ et des objectifs que l’on souhaite atteindre car cela risque d’amputerl’adhésion de la part des agriculteurs, et -fort logiquement, de résultats probants et mesurables.  D’une autre côté, la Commission doit trouver le juste milieu et être garante de cette cohérence entre les interventions nécessaires et les enjeux ou besoins relevés afin d’éviter de mettre en difficulté les producteurs de certains Etats-membres.

La transition doit évidemment être résolument ambitieuse et accompagner le changement, mais doit aussi avoir pour but de consolider nos filières agricoles.

Notre agriculture est fortement basée sur un modèle d’économie circulaire et sur la collaboration entre les secteurs et les filières, il faut conserver cet équilibre.

Produire mieux, c’est-à-dire avec moins d’intrants, voire en augmentant la place de l’agriculture bio, c’est évidemment souhaitable. Mais il faut se fixer à cet égard des objectifs qui permettent de valoriser nos productions à leur juste valeur, en tenant compte des efforts réalisés ET en valorisant ceux-ci. Très concrètement, nous ne pouvons faire l’économie d’une réflexion constante sur le rapport offre-demande, et sur la capacité des filières à valoriser le travail fourni par le secteur agricole en rémunérant correctement les efforts réalisés et les surcoûts qu’ils occasionnent, tant à l’échelon production que dans l’aval de la filière.

Dans un souci de cohérence, il est plus que temps de reconnaître et de valoriser la haute qualité de nos produits agricoles européens dans les négociations des accords qui régissent nos relations commerciales avec les autres régions du monde. Il est urgent d’arrêter d’autoriser l’entrée sur notre territoire, de produits qui ne répondraient pas à nos standards.  C’est profondément injuste vis-à-vis de nos producteurs agricoles, et trompeur à l’égard de nos consommateurs.

Pour définir l’itinéraire à parcourir, il faut évaluer soigneusement le point de départ, et le chemin déjà parcouru, et c’est pourquoi, comme je l’ai déjà dit en d’autres mots, l’application des objectifs ne peut pas être linéaire.

Pour un constat de départ impartial, un chemin bien défini, des pistes adéquates, et des résultats chiffrés, il faut objectiver. Il nous manque pour cela un outil validé au niveau européen, qui permette de mesurer les performances en termes d’empreinte carbone. Celui-ci doit-être créé et appliqué sur l’ensemble de notre territoire européen.

Pour un green deal réussi, il faut associer les agriculteurs à la définition des mesures à mettre en œuvre : la notion de réalisme agronomique, trop souvent absente, doit être au centre de la réflexion. Une fois encore, il faut tenir compte des spécificités territoriales très diverses et des conditions climatiques, qui sont très variables d’une année à l’autre.

Enfin, un pacte vert réussi doit être un pacte social et économique réussi. Les études réalisées et publiées depuis l’été donnent une première vision des impacts potentiels de la stratégie « de la ferme à la table » qui ont de quoi nous inquiéter.  Ces premières études démontrent en effet que celle-ci pourrait considérablement nuire à notre capacité de production et notre souveraineté alimentaire, voire créer une iniquité d’accès à l’alimentation pour nos concitoyens. Ce n’est, je crois, pas l’objectif poursuivi par le green deal ! C’est pourquoi ces études doivent être approfondies, précisées, creusées et communiquées, afin que le pacte vert qu’on nous proposera au final soit un pacte qui repose bien solidement sur les 3 piliers de la durabilité.

Nous nous apprêtons à entrer dans une nouvelle programmation PAC qui promet d’être exigeante en matière d’objectifs environnementaux. Le green deal et la PAC demanderont indiscutablement bien des efforts aux agriculteurs européens. Des ambitions croissantes et sans doute légitimes au vu du défi climatique et de son importance, mais avec un budget en baisse, dont on ne peut s‘empêcher de craindre qu’il ne suffise pas pour impulser les efforts attendus.

En Belgique, le revenu agricole atteint à peine plus de 40 % du revenu comparable. L’agriculture familiale est le modèle que nous jugeons le plus apte à répondre aux ambitions d’avoir une alimentation saine, proche, environnementalement respectueuse, accessible à tous…  Mais cette agriculture est en danger. Sa durabilité économique doit être assurée.

Rappelons une fois encore que l’un des objectifs du Green deal est de ne laisser personne sur le bord de la route… il est du devoir de la commission de s’assurer que cet objectif soit rempli, si nous voulons ensemble nous donner une chance d’atteindre tous les autres. »