Jeudi dernier, 22 février 2022, l’impensable, ce qui ne devait jamais plus arriver, s’est produit. La guerre, déclenchée par un homme aussi calculateur qu’imprévisible, coutumier de souffler le chaud et le froid et qui ne recule devant aucune forme de chantage, est de retour en Europe. Utilisant des prétextes pour le moins douteux, la puissante armée russe a envahi l’Ukraine, pourtant un pays souverain et indépendant. Depuis le lancement de cette offensive militaire de grande envergure, pertes de vies humaines et images de désolation, de destruction de bâtiments et d’infrastructures, de bombardements et de tirs de roquettes occupent nos médias.

José Renard

 

En premier lieu, la Fédération Wallonne de l’Agriculture, à l’instar de toutes les organisations agricoles membres du Copa, adresse toutes ses pensées et toute sa sympathie à la population ukrainienne mais aussi russe et en particulier aux agriculteurs, victimes innocentes d’un conflit armé dont ils ne veulent pas. Tous les agriculteurs européens ressentent beaucoup d’incompréhension mêlée de craintes face aux développements d’un conflit, décidé unilatéralement sans considération pour le fonctionnement démocratique ni le droit des peuples à s’autodéterminer. Aucune cause ne peut justifier la mise en danger des populations civiles, les blessures infligées et les trop nombreux morts déjà recensés. Une immense crise humanitaire, qui pourrait être la plus importante jamais connue sur le sol européen, semble se préparer dans la région du conflit. Selon des estimations de l’Union européenne, 7 millions d’Ukrainiens pourraient être déplacés en raison de l’offensive russe. Certaines informations, font état de près de 500.000 personnes qui ont déjà traversé les frontières de l’Ukraine pour se réfugier dans des pays limitrophes et y chercher un peu de sécurité. En outre, 100.000 autres se sont déplacées au sein du pays. A cet égard, il faut souligner la décision des Ministres européens de l’Intérieur ce week-end de renforcer l’aide humanitaire à destination de l’Ukraine et d’octroyer un statut de protection temporaire aux réfugiés ukrainiens.

La résistance farouche opposée par l’armée ukrainienne à l’avancée des troupes russes et la détermination de la population à défendre le territoire national laissent croire que les choses ne se déroulent pas tout à fait comme Moscou l’avait envisagé mais font aussi craindre que ce conflit soit de longue durée et donc, ne soit pas près de se terminer. Toutes les initiatives pour y mettre fin méritent d’être soutenues si l’on veut qu’elles réussissent un jour. Même si les pourparlers entamés ce lundi ne semblent avoir qu’une très faible chance d’aboutir à un cessez-le feu à court terme. Plus que jamais, les mots de John Lennon «Give peace a chance», résonnent dans nos esprits et donner une chance à la paix doit rester une ligne de conduite prioritaire

L’Union européenne, avec une efficacité décisionnelle rarement connue, a adopté rapidement des mesures d’un genre nouveau pour soutenir l’Ukraine, dont la fourniture d’armes de combat aux forces armées ukrainiennes afin de les aider à résister à l’offensive russe. L’Union européenne a également déployé un arsenal impressionnant de sanctions économiques à l’égard du pouvoir et de l’économie russe, renforçant encore les mesures déjà décidées avant l’invasion. Il est important de frapper là où cela fait vraiment mal et de le faire de façon concertée car les divisions de la communauté internationale ne peuvent que renforcer le pouvoir russe. Il ne faut cependant pas perdre de vue la possibilité de contre-sanctions russes. Souvenons-nous qu’en 2014, les sanctions européennes suite à l’annexion de la Crimée par la Russie ont été suivies de contre-mesures qui ont formé l’embargo russe du 1er août 2014 qui a fait si mal à tout le secteur fruitier belge. Rappelons aussi que cette période a été mise à profit par la Russie pour développer son propre secteur agricole et renforcer son indépendance alimentaire. Comme l’a affirmé la Présidente de la FNSEA et du Copa, Christiane Lambert, «il est hors de question que l’agriculture trinque deux fois».

Cette invasion aura des conséquences globales importantes que nous abordons plus en détails en pages intérieures. La Russie et l’Ukraine sont des acteurs-clés des marchés agricoles mondiaux. L’Ukraine, puissant producteur agricole capable de fournir l’alimentation de 600 millions de personnes est le 4ème fournisseur alimentaire de l’UE et couvre plus du quart des importations européennes de céréales et d’huile végétale, en particulier l’huile de tournesol. Pratiquement la moitié des importations EU de maïs proviennent d’Ukraine. En temps de guerre, la sécurisation de l’approvisionnement alimentaire devient encore plus crucial et il n’est pas anormal que des craintes s’expriment concernant d’éventuelles ruptures d’approvisionnement, d’autant plus que la Russie dispose de 2 armes géostratégiques: le gaz et les denrées alimentaires.

L’attaque militaire de l’Ukraine par la Russie a semé la panique sur les marchés mondiaux: chute des Bourses, dégringolade du rouble, la monnaie russe, et embrasement des cours des matières premières et de l’énergie, pétrole et gaz pour commencer.

Chaque citoyen ressent maintenant clairement et directement les effets de l’explosion des prix de l’énergie, encore exacerbée par le conflit russo-ukrainien. Mais cela ne peut pas nous faire perdre de vue, l’importance stratégique de l’agriculture et de sa fonction nourricière. Les agriculteurs européens ont démontré l’importance du secteur et sa résilience durant la pandémie. Mais pour eux, la crise actuelle vient s’ajouter aux effets du Covid et à la croissance vertigineuse des prix des intrants utilisés en agriculture, (énergie, engrais, aliments des animaux) observée ces derniers mois et qui s’est traduite par une explosion des coûts mettant en péril l’obtention de marges de rentabilité.

Le gaz naturel représente 80% du coût de production de l’ammoniac utilisé pour la fabrication des engrais azotés. Il n’est pas besoin de chercher plus loin les raisons de la multiplication par 4 des prix des solutions azotées. Les conséquences sur le prix des engrais de l’offensive russe qui a fait repartir à la hausse les cours du gaz naturel sont évidentes. Il est moins souvent question des engrais potassiques dont la production se base sur des gisements situés dans trois pays: le Canada, la Biélorussie (qui n’exporte déjà plus en raison des sanctions économiques imposées à ce pays) et la Russie. Là aussi, il ne faut pas être expert géostratégique pour deviner tous les effets d’une éventuelle réduction des exportations russes.

Pour certaines visions réductrices, le fait que des agriculteurs soient contraints de réduire leurs apports d’engrais, voire de faire l'impasse sur certains produits, pourrait apparaître comme bénéfique à l’environnement. Certes plus que jamais, il faudra encore mieux raisonner la fertilisation, la cibler et là où ils sont disponibles, valoriser les engrais de ferme. Mais dans l’immédiat moins d'engrais se traduira par des pertes de rendements et donc par une baisse du volume global de la production. Les impacts possibles sur la qualité de la production ne peuvent être sous-estimés. Par exemple, la teneur en protéines des céréales, dépend de l'apport en azote, complété par les engrais. Moins d’azote à disposition de la culture, cela veut aussi dire des risques accrus de déclassement de la production suite à la non-atteinte des normes exigées par l’industrie de la transformation. Moins de volume et une qualité réduite, ce sont des recettes moindres pour les agriculteurs et donc des revenus en diminution.

De même l’envolée du cours des céréales depuis plusieurs mois plombe fortement la rentabilité de tous les éleveurs, et en particulier les éleveurs de porcs et volaille. Alors même que ces secteurs ont connu et connaissent toujours pour ce qui est du porc, une dépression du prix de marché d’ampleur et de durée jamais connue. A cet égard, l’inertie de la Commission européenne, encore exprimée lors du dernier Conseil des Ministres de l’Agriculture et son refus d’agir sauf à renvoyer les Etats membres vers des mesures d’aides nationales, sont, au minimum, incompréhensibles et pour le dire plus clairement proprement scandaleuse car cette situation conduira à de nombreuses faillites dans le secteur. Et la gravité de la crise est encore renforcée par la situation en Ukraine. Le prix du blé panifiable atteint des niveaux jamais rencontrés à plus de 340 €/t pour la prochaine échéance, entrainant dans son sillage des céréales fourragères comme le maïs dont l’Ukraine est, rappelons-le, le quatrième exportateur mondial. Et donc, à nouveau, une forte hausse des coûts de l’alimentation animale pour les éleveurs, hausse loin d’être compensée par les prix de marché.

Pour une génération, aujourd’hui octogénaire qui a encore connu les affres de la 2ème guerre mondiale, le plus grand bénéfice de la construction européenne, c’est le maintien sur une longue période de la paix entre des peuples qui s’étaient violemment déchirés 3 fois en 70 ans. A cela s’ajoute la sécurisation de l’approvisionnement alimentaire à des prix stables. Nous devons retenir cette leçon que nos prédécesseurs nous ont enseignée. La priorité des prochaines semaines doit bien évidemment aller à la résolution du conflit. Mais il est fondamental que nos décideurs gardent en tête ses conséquences sur l’économie. La FWA peut tout à fait reprendre à son compte les mots du Copa: “l’agriculture européenne est un pilier de notre autonomie stratégique. Et les décideurs européens doivent agir avec fermeté et habileté pour le soutenir”.

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