Les initiatives diplomatiques se multiplient à très haut niveau pour tenter, autant que faire se peut, de freiner l’escalade des provocations dans les très fortes tensions entre la Russie et l’Ukraine et réduire ainsi les risques de conflit armé ouvert. Dans ce contexte géopolitique très particulier, il n’est pas inutile de rappeler que l’Ukraine est une véritable puissance agricole qui exporte vers l’Union européenne, trois fois plus des produits agricoles et alimentaires qu’elle n’en importe. Il s’agit essentiellement de matières premières et en premier lieu des oléagineux.

José Renard

 

L’Ukraine, était présentée dans nos cours de géographie comme le grenier à blé de l’Union soviétique, comme le rappelle la couleur jaune de son drapeau. Au plan agricole, le pays dispose d’atouts de première importance et l’agriculture et est redevenue un des piliers du développement économique du pays. Le premier atout naturel réside dans la qualité exceptionnelle des terres. Le pays compte 42 millions d'ha de surface agricole, soit 70% du territoire, dont environ 33 à 36 millions de terres arables, le tiers de la surface cultivable de l'UE ! Près de la moitié de ces terres sont les célèbres terres noires, un des sols les plus fertiles au monde, en raison d'une forte concentration d'humus et en minéraux comme le phosphore ou la potasse. Ces sols sont capables de conserver longtemps l’humidité et permettent de diminuer l'utilisation d'engrais. Les conditions climatiques sont favorables depuis plusieurs décennies et notamment ces dernières années. Ce qui favorise l’extension d’une culture majeure comme le tournesol qui s'accommode bien de la sécheresse.  

 

En 30 ans d’indépendance, l’Ukraine est devenue un géant agricole, particulièrement en production céréalière, avec des multiplications des rendements et par conséquent l’explosion des volumes totaux de production. Alors que 70 millions de tonnes de céréales ont été produites en 2018, certains se risquent à un objectif de 100 millions de tonnes à l’horizon 2030. En plus du sol et du climat, le recours de plus en plus important à l’innovation et aux technologies de l’agriculture de précision ainsi que le renforcement de la qualification du personnel expliquent cette progression spectaculaire.

 

Mais surtout, en matière d’exportations agro-alimentaires, l’Ukraine s’est très rapidement mise à jouer dans la cour des grands exportateurs comme le Brésil ou la Russie. Selon l’OCDE, les exportations agro-alimentaires représentaient en 2018 près de 40 % des exportations totales ukrainiennes alors que les importations s’élevaient à moins de 8%. On le voit donc la balance commerciale est très largement bénéficiaire.

 

L’Ukraine est particulièrement compétitive du fait de sa capacité à produire beaucoup et à des coûts inférieurs, et pour les céréales avec un niveau de qualité (taux de protéines) tout à fait concurrentiel, conditions climatiques favorables aidant. Elle exporte des produits de base comme le tournesol, le maïs ou le blé mais aussi de plus en plus des produits de première transformation comme l’huile de tournesol que le pays transforme lui-même pour renforcer sa position à l’exportation. Il faut également souligner le développement important des filières laitières.

 

Le potentiel de croissance n’est cependant pas illimité car il reste des chantiers importants d’amélioration comme les investissements et leur financement, la gouvernance des entreprises ou la réforme de la propriété foncière. Ainsi, en juillet dernier, l’Ukraine vient de mettre fin à un moratoire qui interdisait depuis 20 ans toute vente de terre agricole.

L’Europe constitue un marché très important pour l’Ukraine.  Plus de 35 % des produits exportés sont vendus en Europe, d’abord pour l’alimentation du bétail en suite pour l’alimentation humaine. Cependant, plusieurs observateurs du marché céréalier soulignent que l’Ukraine est très clairement devenue un concurrent de la production céréalière européenne tant à l’importation dans l’UE avec des frontières très ouvertes que sur des marchés habituellement réservés à la production européenne comme l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

 

La situation politique actuelle trouve aussi une partie de son origine dans l’accord d'association signé en 2014 entre l'UE et l'Ukraine, au grand dam de la Russie. Le conflit qui a éclaté ensuite entre Moscou et le pouvoir pro-occidental de Kiev perdure de façon larvée, entre autres par le biais d'embargos réciproques sur les produits agroalimentaires. L’accord d’association et le conflit dans la partie Est du pays se sont traduits par une augmentation des échanges commerciaux de l’Ukraine avec l'UE, aux dépens du voisin russe.

 

Au-delà des intenses musculations politico-militaires actuelles et de tous les risques qu’elles entrainent pour la paix et la stabilité dans la région, on retrouve également dans ce dossier complexe toute une série de questionnements et de problématiques soulevées par la FWA. Ainsi, le traité de libre-échange facilite l'importation de matières premières concurrentes de celles produites par des agriculteurs européens soutenus dans le même temps par une politique agricole commune censée combler les pertes de revenu qu’il n’est pas possible d’obtenir par la vente de la production sur le libre-marché. Dire que le développement des échanges commerciaux procure des bénéfices réciproques a ses limites. De plus, si sur un plan strictement économique, cela a du sens de s’approvisionner en Ukraine pour l’alimentation de nos filières d’élevage, en particulier les monogastriques, cela vient encore renforcer les risques de la dissociation entre les cultures et l’élevage que nous rencontrons au quotidien dans nos régions et qui seront un des défis de demain dans une optique de lutte contre les dérèglements climatiques. Si demain, la situation dégénérait en Ukraine qu’adviendra-t-il de tous ces volumes de matières premières agricoles exportés vers l’Union européenne ? Se poser la question c’est y répondre car on va tout droit vers l’embargo russe inversé et l’agriculture européenne risque très fort de se retrouver dans une situation analogue à celle que nous connaissons actuellement avec le gaz dont il n’est nul besoin de décrire à nouveau les conséquences dramatiques pour les ménages et les entreprises. Autant d’arguments pour plaider encore une fois pour considérer notre approvisionnement alimentaire comme un enjeu stratégique d’extrême importance et développer des politiques agricoles européennes qui visent à garantir notre autonomie alimentaire et à sécuriser notre approvisionnement.

Lorsque l’on parle de la flambée des prix du gaz, le lien est rapidement établi avec l’explosion des prix des engrais azotés. Celle-ci pourrait entrainer un déficit de la production mondiale de céréales en 2022. Le Conseil International des Céréales (CIC), cité par nos collègues de la FNSEA, estime à 792 millions de tonnes (Mt) la production potentielle de blé dans le monde pour la prochaine campagne 2022-2023. Mais si les agriculteurs des principaux pays exportateurs réduisent de 30 unités par hectare, les quantités d’engrais habituellement épandues pour limiter leurs coûts de production, la quantité de grains disponibles pour la campagne 2022-2023 diminuerait de 8 Mt à 10 Mt, sachant que les stocks de fin de campagne, déjà faibles, n’excéderaient pas 46 ou 47 Mt. Le climat d’incertitudes sur la campagne 2022-2023 pourrait se prolonger tout au long de la décennie, d’autant que la demande mondiale de blé devrait croître de 80 Mt d’ici 2030. A méditer quand un des objectifs de la stratégie « la ferme à la table » est la réduction de 50 % des pertes de nutriments, nécessitant selon les hypothèses des études de l’Université de Wageningen, commentées ici-même la semaine dernière, une réduction de 20 % de l’utilisation de fertilisants.

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