La semaine dernière a été riche en évènements qui ont provoqué le retour dans l’actualité de la stratégie «De la ferme à la table» (Farm to fork en anglais). Nous avons ainsi noté la sortie officielle des 2 études menées par l’Université de Wageningen, le débat public organisé le 25 janvier par les commissions conjointes de l’Agriculture et du Développement rural et de l’Environnement du Parlement européen sur «les impacts de la stratégie de la Ferme à la table sur les systèmes agricole et alimentaire européen» ainsi que l’audition du Ministre français de l’Agriculture Julien Denormandie par le Parlement européen dans le cadre de la Présidence tournante du Conseil de l’Union européenne exercée par la France au 1er semestre 2022. C’est plus particulièrement la question des études d’impact qui figurait à l’avant-plan.

José Renard

 

Ces fameuses études d’impact ont déjà soulevé bien des commentaires. Il est à tout le moins piquant de rappeler que la première analyse diffusée concernant les effets de la stratégie «de la ferme à la table» a été conduite par le Département américain de l’Agriculture (USDA). Souvenons-nous de la discrétion suspecte avec laquelle début août 2021, une analyse réalisée par le Centre commun de recherche de l’Union européenne (CCR) a été rendue publique. Quelques semaines plus tard, la lettre d’information Euractiv révélait que le rapport du CCR était connu depuis janvier et que sa publication avait été volontairement retardée par la Commission européenne.

Au-delà de ces polémiques, le plus important à retenir est la convergence des constats et résultats qui ressortent de trois études émanant du USDA, de l’université de Kiel (Allemagne) et du CCR. Les stratégies du Green deal, et en particulier «De la ferme à la table», vont diminuer la compétitivité de notre agriculture européenne et notre souveraineté alimentaire. Ces politiques combinées risquent de faire très mal au secteur agricole de l’Union européenne, ainsi qu’aux consommateurs, et ce, de surcroît, sans atteindre les résultats attendus concernant les défis climatiques et environnementaux. Ainsi, selon le CCR, la stratégie «De la ferme à la table» devrait causer une diminution de 5 à 15% en moyenne (selon les scénarios choisis) de la production agricole de l’Union, et une hausse de 10% des coûts de production. Les effets sont du même ordre de grandeur dans les autres études. Les stratégies du Green Deal, en particulier «de la ferme à la table» et biodiversité, se traduiront par un recul de l’agriculture européenne et par la hausse de nos coûts de production fragilisant ainsi l’économie de très nombreuses exploitations familiales et mettant en péril leur pérennité. L’affaiblissement de notre souveraineté alimentaire qui en résulte, alors qu’il s’agit pourtant d’un enjeu stratégique majeur, fera basculer l’Union européenne vers un statut d’importatrice nette de produits alimentaires et entrainera non seulement une hausse des importations mais surtout une augmentation des prix à la consommation pénalisant ainsi les personnes plus fragiles dans notre société. Sans compter que les gains potentiels en termes d’émissions de gaz à effet de serre seraient fortement neutralisés par la croissance de la production de carbone dans les pays tiers.

La stratégie européenne «De la ferme à la table» s’articule autour de 5 objectifs majeurs: la réduction de 20% de l'utilisation d'engrais minéraux; la réduction de 50% de l'utilisation de pesticides; la réduction de l'excédent de la balance azotée de 50%; un minimum de 10% des caractéristiques paysagères à haute diversité et la part de l'agriculture biologique d'au moins 25%. Pour la FWA, la fixation de la hauteur de ces objectifs procède beaucoup plus de l’annonce politique que de l’analyse scientifique. Nous n’y sommes pas opposés par principe mais nous demandons qu’ils soient basés sur une véritable évaluation des besoins et des moyens nécessaires pour les réaliser. Ainsi, atteindre 25% de production biologique en Europe, voire 30% comme le prévoit la déclaration de politique régionale wallonne, ne nous paraît pas être un objectif inatteignable. Il ne peut s’envisager que s’il est accompagné de la création de filières complètes de commercialisation permettant une véritable valorisation du travail des producteurs. Par ailleurs, la stimulation de la demande est tout aussi indispensable. Si le marché des produits bio stagne à 6 ou 7% des parts de marché des produits frais, le doublement de la production ne pourra qu’entraîner un effondrement du marché au détriment des producteurs déjà engagés dans ce mode de production.

Lors de la rencontre du 1er octobre dernier avec le Gouvernement wallon, la FWA avait souligné les risques liés aux objectifs du Green Deal et ce danger de dualisation croissante dans l’accès à l’alimentation pour nos concitoyens. La situation qui pourrait en résulter serait une alimentation européenne de qualité, et donc plus chère, pour ceux qui peuvent se le permettre, et une nourriture importée, produite dans des conditions bien moins strictes et parfois douteuses, pour les autres. Ce faisant, la FWA avait appuyé sur un point sensible. Nous n’avons eu de cesse de le répéter tout au long de nos actions de mobilisation concernant le Plan stratégique wallon pour la PAC 2023-2027.

Comme le laissait présager les résultats préliminaires qui avaient filtré, les 2 études menées par l’Université néerlandaise de Wageningen, référence s’il en est en matière d’économie agricole, et officiellement diffusées la semaine dernière, viennent une nouvelle fois confirmer les impacts négatifs des 5 objectifs de la stratégie «de la Ferme à la table», aussi bien la première analyse qui porte sur les productions végétales que la deuxième plus ciblée sur l’élevage. Les études s’accumulent, chacune avec sa méthodologie, ses forces et ses faiblesses, mais les résultats sont convergents et la Commission européenne reste imperturbable dans son travail de préparation des propositions législatives qui viendront assurer la traduction des objectifs des différentes stratégies. La première réaction sera de dire qu’il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Depuis la présentation de ces stratégies, les organisations agricoles européennes réclament de disposer d’une étude d’impact globale et surtout cumulative de leurs effets. Seule une étude globale, de portée européenne, commandée et financée par la Commission européenne dont c’est la responsabilité, permettrait de comprendre les possibilités d’effets cumulatifs et dès lors de se pencher sur la recherche de solutions aux vrais problèmes que sont la fuite de carbone vers les pays tiers et l’accroissement des inégalités dans l’accès à l’alimentation. Comme le souligne Jean-Pierre Fleury, Président du groupe de travail viande bovine au Copa et éleveur bovin, dans une tribune récente «l'un des enseignements des études de Wageningen est que ces différents objectifs ont bien des effets cumulatifs et combinés». La FWA partage la position que nous ne pouvons pas nous satisfaire de l’orientation prise par la Commission européenne de se limiter à des études d’impact accompagnant les propositions législatives individuelles. Les études d'impact sur chacune des propositions législatives prises séparément ne donneront pas une image réelle des conséquences concrètes pour les producteurs et les consommateurs.

Notre modèle agricole wallon, basé sur une forte liaison au sol et sur un équilibre entre les cultures et l’élevage, doit être vu comme un allié porteur de solutions. Le secteur agricole a la ferme volonté d’être toujours plus durable et de répondre aux défis en matière de production, de biodiversité, d’environnement et de lutte contre le dérèglement climatique. Pour cela, il est nécessaire de trouver un équilibre entre l’agronomique, l’économique, l’environnemental… sans oublier le pilier social. Cette recherche d’équilibre doit être au centre de nos réflexions, à l’échelle de nos fermes, mais aussi chez nos responsables politiques de façon plus générale. Cette démarche demande également une analyse transversale et complète de l’impact réel des décisions, tant sur l’agriculture et l’environnement, que sur nos filières et sur le consommateur. Une telle étude globale est vraiment indispensable pour permettre à l’ensemble des décideurs politiques de statuer en pleine connaissance de cause et pas seulement sur des bases idéologiques.

Les agriculteurs de la FWA sont bien conscients de leur part à prendre dans ces changements. Mais ils veulent aussi être écoutés et que leurs réponses de terrain soient dûment prises en compte dans ce débat sur la transition et la recherche de durabilité de notre production agricole. C’est bien dans cette optique que la FWA, ses élus, ses responsables et ses services se positionnent chaque jour aussi bien dans la mise en œuvre du Plan stratégique wallon, dont les grandes orientations ont été présentées il y a deux semaines, que dans les futurs débats sur les stratégies «de la ferme à la table» et biodiversité.

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