Le 23 mars 1971 constitue une date dans l'histoire de l'agriculture et de la construction européenne, en raison de l'impressionnant défilé revendicatif de près de cent mille agriculteurs qui eut lieu ce jour-là dans la capitale belge et déjà européenne. Elle signifia que l'Europe était devenue une réalité concrète. Elle reste indissociablement liée au nom du Commissaire à l'agriculture Sicco Mansholt, auteur d'un projet radical de modernisation de l'agriculture, dont l'image fut pendue en effigie par les manifestants. La réalité fut cependant un peu plus complexe. Coup d'œil rétrospectif.

 

Richard Cydzik

La manifestation du mardi 23 mars 1971 fut historique en ce qu'elle représenta la première "grande" manifestation agricole à l'échelle européenne. Elle se situe cependant dans la lignée de diverses actions, souvent déjà importantes, organisées en Belgique, et dans les cinq autres pays de la CEE d'alors, dès les années'60. Partout, l'objectif principal était d'obtenir des prix rémunérateurs pour les produits agricoles - céréales, lait, viande bovine en tête - le facteur majeur déterminant du revenu de l'agriculteur. Ce revenu devait non seulement lui permettre de nourrir sa famille, mais aussi de faire face aux charges de crédit de plus en plus considérables auxquelles il lui revenait de faire face.

 

Mutation historique

Les "sixties" revêtent en effet pour l'agriculture une tout autre signification, et une autre portée, que pour les enfants du baby-boom en général (qui avaient vingt ans à l'époque). Des transformations techniques sans précédent ont entraîné une diminution accélérée des personnes occupées dans le secteur, et parallèlement une productivité croissante par unité de travail. De sorte qu'un seul agriculteur fut progressivement mais rapidement amené à gérer des surfaces de terres de plus en plus étendues. Mais surtout ce processus a obligé à s'équiper en conséquence, à se "moderniser", ce qui requérait des capitaux importants, ainsi que, pour nombre d'exploitations, le recours au crédit. Un fonds d'investissement agricole avait certes été créé dès 1961, une conquête du syndicalisme agricole, pour assurer l'accessibilité du crédit et "contenir" les charges d'intérêt. Ce souci rendait cependant plus indispensable encore la nécessité de prix rentables pour l'agriculteur.

 

Marchés européens

Le contexte général était quant à lui devenu européen, et en agriculture un mécanisme ingénieux de prix garantis en constituait la clé de voûte. En 1962, un accord avait été conclu par les six ministres de l'agriculture de la CEE (à l'issue de quatre semaines de laborieuses négociations!) visant à coordonner leur politique agricole de manière à aboutir à une politique agricole commune, la fameuse Pac. Les trois principes de la Communauté économique allaient être appliqués à l'agriculture:

  • Unicité des marchés: libre circulation des produits agricoles dans les six pays membres, prix communs, règles de concurrence identiques.
  • Préférence communautaire: priorité à la production agricole des "six", protection aux frontières, et subventions  ("restitutions") à l'exportation.
  • Solidarité financière enfin, toutes les dépenses de la Pac étant financées au travers du Feoga (Fonds européen d'orientation et de garantie agricole).

 

Bataille des prix agricoles

Plus de la moitié de la production agricole européenne était ainsi régie par des organisations communes de marché, prévoyant des prix institutionnels garantis. Ces mécanismes devaient se révéler redoutablement efficaces pour l'économie agricole. A savoir, ce que l'on appelle communément l'amont (machinisme, produits phyto,...) et l'aval (industrie de transformation,  distribution, consommateurs). Mais ils ont aussi conduit à des excédents, notamment en lait et viande bovine, et la "solidarité financière", le budget européen du Feoga, ne servait finalement qu'à résorber ces excédents pour soutenir les marchés. A l'époque déjà l'Allemagne, soucieuse de rigueur budgétaire fronça les sourcils. Les prix payés au producteur furent ainsi gelés au 1er avril 1968, alors que parallèlement les coûts de production ne cessaient d'augmenter. La situation devenait difficilement tenable: régulièrement, des manifestations locales ou régionales d'agriculteurs avaient lieu aux quatre coins du pays ainsi que dans les pays voisins. Chez nous, on a même dû déplorer un mort à Audenaerde.

 

Le plan Mansholt ou la fin de "l'agriculture familiale"

 

mansholt  Cette réalité complexe avait été identifiée par le Commissaire à l'agriculture Sicco Mansholt. Cet homme politique néerlandais fut l'auteur en    décembre 1968 d'un mémorandum sur la modernisation de l'agriculture européenne. Il devait donner lieu à diverses propositions,     notamment sur l'encouragement à la cessation de l'activité agricole et sur une formation professionnelle de haute qualité pour les   agriculteurs. Quant aux prix agricoles proprement dits, ceux-ci devaient être fixés "sur base des coûts de production des entreprises   agricoles performantes". En fait, dans l'esprit de Sicco Mansholt, la notion d'exploitation familiale n'avait plus lieu d'être. Il proposait une     agriculture basée sur de grandes exploitations très efficaces, fortement mécanisées. Pratiquement, il souhaitait donc encourager l'exode   rural et geler les terres agricoles les moins productives, ainsi que réduire par abattage le troupeau laitier européen.

 

Confrontation

Ce plan heurtait de front la position du syndicalisme agricole à l'échelle européenne, et belge du reste, - soit les trois organisations (AAB, BB, UPA) membres du Front Vert. Toutes étaient attachées à la notion d'exploitation familiale, mais surtout le plan ne prévoyait guère de prix rentables, seuls garants d'un revenu agricole équitable dans l'immédiat. Celui-ci, d'un avis unanime, se situait bien en-deçà du revenu moyen des autres catégories sociales. En Belgique, le rapport de parité, créé en 1963, faisait apparaître que le revenu moyen en agriculture se situait à 80% du revenu moyen global.

 

Prémices

Les ministres de l'agriculture des six furent appelés à discuter des propositions Mansholt début 1971. Pour les agriculteurs, notamment wallons, focalisés sur leur revenu immédiat, assuré par les prix, le plan Mansholt, portant sur des échéances éloignées, était une véritable provocation. Au fond, le syndicalisme agricole, conscient que la notion "d'entreprise agricole" s'imposait de plus en plus, ne contestait pas la nécessité de réformes structurelles, mais la priorité absolue était d'assurer des prix rentables. Le plan Mansholt donnait l'impression d'être "hors sol": aux yeux des agriculteurs, la Commission apparaissait ainsi pour une des premières fois comme une technocratie déconnectée du terrain. La pression agricole - qui s'était exercée quasiment en continu dans les années'60 - s'accentua dès les premières réunions ministérielles de 1971 à Bruxelles. Les agriculteurs menaient des actions en France, aux Pays-Bas, en Allemagne. En Belgique, des opérations furent conduites à Soignies d'abord, puis à Tournai, Courtrai, dans le Limbourg, à Bastogne. Le 15 février déjà, des agriculteurs wallons firent irruption avec trois vaches au Palais des Congrès, où se réunissaient les ministres de l'agriculture à l'époque.

 

Point d'orgue le 23 mars

La réunion "décisionnelle" devait se tenir à partir du lundi 22 mars. C'était (déjà) l'époque des "marathons": il convenait d'aboutir à tout prix, les campagnes lait et viande bovine démarrant le 1er avril. Par précaution, la session était prévue dans les bâtiments du Charlemagne (14e étage!), au rond-point Schuman. Le syndicalisme agricole européen, Copa et Cogeca, avait programmé une journée de protestation de masse le mardi 23 mars. Le but était d'exprimer le refus des propositions de la Commission, mais aussi d'expliquer le pourquoi de ce refus, la raison essentielle étant la situation désespérée de tant d'exploitations en Europe, faute de prix rémunérateurs. Le jour vint, et avec lui la démonstration de force syndicale. L'emblème de ralliement était un énorme poing vert menaçant martelant une table. Arrondi le plus souvent à cent mille, le nombre de manifestants voisina plutôt les 80-90 000. Le gros des manifestants était constitué par les agriculteurs belges, flamands et wallons, mais d'importants contingents venaient de France, d'Allemagne, des Pays-Bas - voire de régions plus lointaines, comme le midi viticole français ou la Calabre. Cette diversité était un signe que les agriculteurs étaient unis dans une communauté d'activité et de destin. La manifestation dégénéra dans la violence et l'on déplora la mort d'un agriculteur belge, Adelin Porignaux, ainsi que de nombreux blessés.

 

Impact médiatique...

Les conséquences de la journée du 23 mars peuvent être évaluées selon plusieurs paramètres. Relevons d'abord que les ministres de l'agriculture ont terminé leur session au matin du jeudi 25, après un marathon nocturne. Les images de la manifestation firent le tour du monde et des six pays membres, grâce à la télévision en plein essor. Elles aidèrent ainsi à comprendre l'existence même de l'Europe communautaire, la CEE, puisqu'il était manifesté contre les propositions de la Commission. L'imaginaire bruxellois resta quant à lui longtemps marqué par la masse et une violence (poteaux et panneaux arrachés, etc.) dus la plupart du temps à des casseurs, dont la plus grande partie n'était pas issue du monde agricole.

 

...et résultats agricoles

Pour l'agriculture proprement dite, il y eut un moyen et court terme. Pour Jean-Pierre Champagne, futur Secrétaire général des Upa puis de la Fwa, différents fonds de réorientation furent obtenus (cessation d'activité, modernisation, etc.), généralisés et financés dans l'ensemble de l'Europe. Ce financement n'était pas acquis d'avance, l'Allemagne et les Pays-Bas étant déjà tenants de rigueur budgétaire. Un résultat tangible fut aussi l'adoption de la "méthode objective" pour la fixation des prix agricoles annuels: ceux-ci devraient toujours à l'avenir tenir compte de l'évolution des coûts de production. La reconnaissance des zones agricoles défavorisées (en Belgique, le Sud-Est wallon) est à mettre à l'actif du 23 mars 1971. A l'échelle wallonne, l'organisation de la manifestation préfigura en quelque sorte la création de la FWA trente ans plus tard: toutes les sections locales et à tout niveau s'étant coordonnées pour remplir les autocars vers Bruxelles, et répondre au mot d'ordre paysan collectif  "Aucun tracteur dans les champs le 23 mars, tous à Bruxelles". La consigne a été suivie et à cet égard, le 23 mars 1971fut un succès du syndicalisme agricole.

 

Avec le recul

L'esprit des propositions Mansholt de rationalisation de l'agriculture européenne fut cependant respecté, de manière étalée dans le temps, avec les conséquences que l'on sait sur le nombre d'agriculteurs. La problématique s'est aujourd'hui inversée et nombre d'exploitations peinent à trouver un successeur. Un élément qui a joué dans les décisions d'alors est la perspective de l'adhésion du Royaume-Uni à la CEE en 1973, dont on savait qu'il ne serait guère favorable à une dépense agricole excessive. Il convenait donc "d'assainir" au préalable l'agriculture des six et de prendre les décisions à cette fin avant l'arrivée des Britanniques. Ceux-ci ont imprimé leur marque à la Communauté, à telle enseigne que la Communauté économique s'est progressivement muée en "Union européenne", un concept très différent. L'Union est devenue libre-échangiste, signant nombre d'accords incluant l'agriculture. Ceci au détriment de la "préférence communautaire" qui avait tant contribué aux premiers succès de la PAC. et de la CEE. Quant aux Britanniques, ils ont décidé de quitter une Europe désormais sur-bureaucratisée et fort affaiblie. Ce n'est pas le moindre paradoxe de l'évolution européenne depuis le tournant agricole de 1971.

 

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